Si l’on s’en tient à l’état civil, le parcours de mon aïeule, Eugénie, pourrait se résumer en quelques lignes. Née en 1879 à Brienne-le-Château, dans l’Aube, elle se marie à 19 ans avec Victor. Le couple s’installe ensuite en Isère, où naissent leurs quatre enfants. Devenue veuve, Eugénie meurt en 1946, à l’âge de 67 ans.
Naissance, mariage, décès : trois actes essentiels pour établir un arbre généalogique, mais insuffisants pour raconter une vie. D’autres fonds d’archives permettent d’aller plus loin. Hypothèques, presse ancienne, archives judiciaires ou encore déclarations de succession éclairent la vie d’Eugénie, les événements qui ont marqué sa famille et la situation matérielle qu’elle laisse à ses enfants.
Eugénie Brossier, vers 1945 (Collection familiale)
Une enfance à Brienne-le-Château
Eugénie Marie Augustine Brossier naît à Brienne-le-Château, rue Baste, le 14 février 1879[1]. Son père, Firmin, est maître tonnelier. Sa mère, Juliette Leclerc, meurt en 1893[2], alors qu’Eugénie n’a que 14 ans. Ces premiers éléments sont donnés par l’état civil. Les fonds des hypothèques de l’Aube permettent d’en apprendre davantage sur l’environnement dans lequel elle a grandi. Un acte concernant la famille décrit avec précision la propriété du 31 rue Baste, qui avait appartenu à Philibert Guerot, premier mari de Juliette.
La propriété est bien plus qu’une simple maison : un bâtiment de 38 mètres de longueur comprenant notamment une cuisine, plusieurs chambres, une cave et un grenier, mais aussi trois écuries à chevaux, une écurie avec ses vaches, une porcherie, une grange avec une machine à battre les grains et, au fond de la cour, un jardin[3]. Plus d’un siècle plus tard, ce document administratif permet ainsi de se représenter très concrètement le lieu dans lequel Eugénie a grandi.
La presse ancienne raconte le quotidien
Les journaux constituent une autre source précieuse pour retrouver des événements absents de l’état civil. La famille Brossier apparaît à plusieurs reprises dans la presse locale.
Eugénie a huit ans lorsque son père est victime d’un grave accident. Le 5 mars 1887, Firmin se rend au moulin de Brienne-la-Vieille pour y faire débiter du bois. En voulant aider l’ouvrier à manœuvrer la scie, le maître tonnelier est grièvement blessé au bras[4].
Le Petit Troyen (article de presse), 10 mars 1887
Quelques années plus tard, le 21 novembre 1895, une épaisse fumée s’échappe de la grange familiale. Les voisins accourent et quelques seaux d’eau suffisent à maîtriser le départ d’incendie, qui avait pris dans le plancher de l’atelier de Firmin[5].
Une querelle de voisinage
Peu avant son mariage, Eugénie, alors vigneronne, est mêlée à une querelle de voisinage. Selon la procédure, elle vit en « mauvaise intelligence » avec sa voisine Anna. Le 27 juin 1898, les deux jeunes femmes se croisent au milieu des vignes, au lieu-dit chemin de Saint-Léger. Des insultes sont échangées avant qu’Anna, prise de colère, ne frappe Eugénie de plusieurs coups de poing à la tête[6]. Eugénie porte plainte à la gendarmerie. Anna reconnaît les faits et l’affaire est portée devant la justice de paix : elle est condamnée à une amende équivalente à deux journées de travail et aux frais de procédure, soit 3 francs et 8 centimes[7].
De la Champagne à l’Isère
Le 11 février 1899[8], quelques jours avant ses vingt ans, Eugénie épouse Victor Mange, un jeune Isérois alors en service militaire. Elle quitte ensuite la Champagne pour s’installer avec lui en Isère. En janvier 1903, le couple acquiert une maison à La Côte-Saint-André, faubourg du Chuzeau. La transcription hypothécaire décrit une cuisine, une chambre, un premier étage, un galetas, une écurie, un hangar, un grenier à foin et une basse-cour. Le prix de vente est de 2 350 francs[9].
Après la maison de son enfance en Champagne, les archives permettent ainsi de retrouver celle qu’Eugénie possédera avec son mari en Isère.
1916 : Eugénie devient veuve
Lors de la Première Guerre mondiale, Victor est affecté aux chemins de fer et travaille comme brigadier poseur au service de la Compagnie des chemins de fer[10]. Le 30 octobre 1916, il est violemment heurté entre un train et un wagonnet. Transporté à l’hospice avec plusieurs blessures à la tête, il ne survit pas[11]. Les archives de la justice de paix conservent également la trace de l’enquête menée après l’accident. Le 13 novembre, le greffier certifie que le dossier est resté déposé au greffe et qu’un avis a été donné aux intéressés afin qu’ils puissent en prendre connaissance[12].
À 37 ans, Eugénie se retrouve veuve avec ses quatre enfants. Si l’état civil donne la date et le lieu du décès de Victor, la presse et les archives judiciaires permettent de découvrir les circonstances.
Acte de dépôt du 3 novembre 1916
Archives départementales de l’Isère – Justice de paix du canton de La Côte-Saint-André
Ce qu’Eugénie laisse derrière elle
Eugénie ne se remarie pas. Elle termine sa vie à La Côte-Saint-André et meurt le 20 mars 1946[13], à l’âge de 67 ans. Sa déclaration de succession donne des détails sur sa situation au terme de sa vie[14]. Le document désigne ses quatre enfants comme héritiers : Louis, Victor, Firmin et Marie-Louise. Il dresse également l’état de ce qu’elle possède : 636,70 francs sur un livret de la Caisse nationale d’épargne, 4 212 francs provenant d’une pension militaire de veuve et 100 francs issus d’une pension de la Caisse nationale de retraite pour la vieillesse. Son mobilier est assuré et la succession comprend toujours la moitié de la maison familiale au faubourg du Chuzeau, achetée avec Victor plus de quarante ans auparavant et alors décrite comme étant « en très mauvais état ».
Sources :
[1] Archives départementales de l’Aube (AD Aube) – État civil de Brienne-le-Château / 1879 acte 11.
[2] AD Aube – État civil de Brienne-le-Château / 1893 acte 29.
[3] AD Aube – Fonds des Hypothèques, bureau de Bar-sur-Aube / 4 Q 3161 article n°33 (28 avril 1881).
[4] Le Petit Troyen, 10 mars 1887 [Gallica].
[5] Le Petit Troyen, 21 novembre 1895 [Gallica].
[6] La Croix de l’Aube, 1er juillet 1898 [Gallica] ; Le Petit Républicain de l’Aube, 1er juillet 1898 [Gallica].
[7] AD Aube – Justice de paix du canton de Brienne-le-Château / 15 U 317 procédure n°30 (28 juillet 1898).
[8] AD Aube – État civil de Brienne-le-Château / 1899 acte 2.
[9] Archives départementales de l’Isère (ADI) – Conservation des Hypothèques, bureau de Vienne / 4 Q 4/1894 transcription n°48 (20 février 1903).
[10] ADI – Registres matricules militaires (bureau de Vienne) / 1 R 1276 (classe 1894) matricule 991.
[11] Le Journal de Vienne et de l’Isère, 4 novembre 1916 [Gallica].
[12] ADI – Justice de paix du canton de La Côte-Saint-André / 9 U 503 (13 novembre 1916).
[13] Archives communales de La Côte-Saint-André – État civil / 1946 acte 22.
[14] ADI – Fonds de l’Enregistrement, bureau de La Côte-Saint-André / 3 Q 6/625 déclaration n°212 (12 septembre 1946).